Chapitre V
L'abbé
A. L'abbé dans la RB
Le thème de l'abbé dans la RB est chaque jour plus compliqué. On publie continuellement des articles qui s'ajoutent à ceux déjà existant, très nombreux, c'est sûr.
Une bonne voie pour entrer dans la question est de lire l'article de A. VEILLEUX, The theorical requirement of fidelity, dans Cistercian Studies 4(1969)286-298; version française dans Collectanea Cisterciensia, 31(1969) 50-63, écrit polémique à l'égard de l'œuvre de Vogüé, La communauté et l'abbé dans la règle de S.Benoît, Paris 1961
Selon Veilleux, aujourd'hui il est impossible de faire une synthèse complète sur le rôle de l'abbé dans les différentes traditions monastiques, parce qu'il existe encore trop de problèmes historiques et théologiques à résoudre. Néanmoins il faut marcher prudemment malgré une sécurité de notre expérience quotidienne.
Commençons en examinant les chapitres qui dans la RB traitent de l'abbé, c'est à dire, le 2 et le 64, en utilisant surtout,
A, de VOGUÉ, L'abbé et son conseil. Conférence du chapitre 2 de la RB., dans Regula Benedicti Studia, 3/4(1974)7-14
F. MASAI, Raeding Les documents de base de la règle, dans Regulae Benedicti Studia, 1(1972)111-151
O. du ROY, Raeding RBS today, dans Cistercian Studies 6(1971)239-248; version française dans Moines aujourd'hui, 257-260 et d'une manière spéciale les ch.27-28 de RB.
1 Critique littéraire
- selon VOGUË, RB.,2-3 dépendent de RM., 2 (manuel P. complet) et pour cela il faut en premier analyser RM.,2
- selon MASAI, la source principale de RB n'est pas le manuscrit P. complet, mais le E, c'est à dire, le manuscrit incomplet.
Selon VOGUE les dépendances littéraires seraient :
RM., 2,T - 40 = RB., 2,T - 40
2,41 - 50 = 3,T - T-13
2,51 - 52 = Introduction à l'ars sancta
Selon MASAI, qui pour sa part utilise le manuscrit incomplet, la RB ne serait pas dépendante de la RM pour le discours sur le conseil.
Vogüé démontre l'unité littéraire de RM.,2 (P) au moyen du vocabulaire :
| disciples | v.v.5.6.11.12.13.19.30b |
| frères | v.v.30a.34.35.41.42.43.48.49.50 |
| brebis | v.v.2.7.10.39 |
Notez que dans les premiers 30 versets la RM utilise discipulus et que dans les derniers 20 elle préfère "fratres". Mais au v.30 tous sont utilisés et en outre filius : fratres, discipulus, filius, qui manquent dans la RB.
Il reste encore à démontrer l'unité de RM.,2 qui a divers thèmes éparpillés dans tout le chapitre.
Il ne nous revient pas de résoudre la discussion. Si nous acceptons la dépendance de RB.,2 de RM.,2, nous devons aussi remarquer les différences. Pour cela l'article de O. du ROY est utile aussi, il reprend l'analyse de Vogüé, mais il démontre aussi les différences entre les deux règles, à la lumière surtout de RB.,64.
Du ROY démontre comment RB a beaucoup pris à la RM, mais qu'elle a aussi laissé beaucoup en ajoutant d'autres choses. En effet selon un principe d'herméneutique, les omissions et les ajouts sont très importants pour découvrir la mentalité typique de Benoît.
a/ Qu'a ajouté la RB ?
- RB.,2,18b - 19
Sur l'ordre dans la communauté. Pour Benoît c'est un thème très important, mais pas pour le Maître qui a prévu un ordre qui peut être changé continuellement.
- RB.,2,26-29
C'est le développement d'un thème déjà présent dans RM., c'est à dire la méthode que l'abbé doit avoir dans son enseignement.
- RB.,2,31-36
C'est le même thème que plus haut que la RB traite quatre fois contre deux la RM., .
(RM.,2,21)
Sur le principe d'égalité : Ce n'est pas très important, mais significatif, dans la ligne très développée de
Benoît, sur les différences de traitement à avoir en fonction des personnes.
(RM.,2,26-31)
Benoît omet les notes familiales, c'est à dire l'abbé comme père et mère. En général, Benoît n'aime pas beaucoup
le modèle de la famille.
(RM.,2,35-38)
Cette omission est très importante. Selon le Maître, toute la responsabilité incombe à l'abbé, tandis que les
moines doivent seulement obéir aveuglément ; pour Benoît par contre, le moine garde sa propre responsabilité
devant Dieu. Tout ceci est confirmé par les analyses de RB.,5 en parallèle avec RM.,7. Ici Benoît omet
RM.,7,53-56. RM.,41-52 spécialement 51-52
Selon O. du ROY, cette vision de Benoît touchant à l'obéissance responsable est confirmée par RB.,64,. où, en général, Benoît insiste sur la modération, en contraste avec RM., où le Maître doit se préoccuper des moines qui ne méritent pas la confiance qu'il leur a donnée (RM.,93,.21-2)
Selon RB.,64,16, l'abbé ne doit pas se préoccuper de cela, ou au moins ne doit pas avoir de la défiance pour l'esprit de responsabilité de ses moines.
En synthèse, selon O.du Roy, il y a beaucoup de différences entre la conception de l'abbé dans la RB et la RM, et c'est dans le ch. 64 où elles se trouvent les plus nombreuses. Mais il est important de compléter ces affirmations avec la RB., 71 et 72, qui traitent des relations spécifiques entre les moines.
| Modifications | ||
| RM.,2,17 | RB.,2,17 | RB.,2,7 |
| 2,20 | 2,21 | 2,31 |
| 2,37 |
2. Les sources
Vogüé, dans un article récent a traité de la question des sources :
A. de VOGUE, Semper cogitet quia retionem redditurus est : Benoît,
le Maître, Augustin et l'épitre aux Hébreux, dans
Revue Bénédictine 23(1976) 1-7
où il essaie de démontrer la relation entre RM., RB., Augustin, le livre d'Orsesio et la lettre aux Hébreux, pour ce qui fait référence à la phrase : "semper cogitet quia rationem redditurus est"(RB.,2,38)
Ce sont les références de Vogüé:
Augustin, Praeceptum VII,3
"Ipse vero qui...praeest...quamvis utrumque sit necessarius tamen plus amari adpetat quam timeri, semper
cogitet Deo se pro vobis redditurus esse rationem".
Liber Orsesii,10
"Omnes quibus fratrum cura commissa est, parent se adventui Salvatoris et formidoloso tribunali eius : si enim pro seipso rationem reddere plenum est discriminis ac timoris, quanto magis pro alterius culpa subire cruciatum, et incidere in manus Dei viventis..."
Liber Orsesii,11
"Scimus autem...non esse retinendos et reddituros rationem (...) non fecerimus ea aut negligentius fecerimus"
Aux Hébreux 13,17
" Obéissez à vos chefs et soyez-leur dociles, car ils veillent sur vos âmes, comme devant en rendre compte; afin qu'ils le fassent avec joie et non en gémissant, ce qui vous serait dommageable."
Il y a des répétitions ressemblant à cette phrase qui démontrent l'unité entre les chapitres 2 et 64 de la règle
bénédictine :
RB.,2,34 = 64,7
2,26 = 64,14
3,11 = 64,20
Selon Vogüé, RM.,2 est la source première de RB.,2, mais Benoît a inséré des éléments pris à Augustin, par exemple RB.,2,34 et RB.,64,7
- RB.,2,34 est très proche de la règle d'Augustin, mais c'est en même temps une chose prise à RM.,2,33(=RB.,2,37). C'est pourquoi on voit ici que Benoît a pris des choses soit à la RM soit à Augustin.
- le passage du livre d'Orsesio 10-11 ressemble à notre phrase, mais Vogüé n'admet pas que Benoît dépende d'Orsesio. La source d'Orsesio, par contre, serait l'épitre aux Hébreux (13,17) qui aurait influencé Augustin et RM; de cela dépendrait la ressemblance entre RB.,2,34 et le texte du père d'Egypte.
Pour cette raison les dépendances principales de RB seraient : RM et Augustin; qui à leur tour dépendraient de la lettre aux Hébreux ; la RM, en échange dépendrait d'Augustin et le livre d'Orsesio serait isolé.
A Wathen il semble que la théorie de Vogüe est trompeuse, mais dépend de son attitude devant la tradition pacômienne qu'il ne veut pas admettre comme ayant eu une influence sur Benoît.
3. A propos de l'institution de l'abbé
RB.,64 sur le thème de l'institution de l'abbé, réclame RM.,93, mais il y a beaucoup de différences.
JJ.LIENHARD, Sanius consilium: recent Work of election of the Abbot
in the RB, dans American Benedictine Rewiew, 26( 1975) 1-15
- Selon la RM., l'abbé reçoit l'autorité dans la ligne apostolique, indépendamment de la communauté monastique, en tant qu'il est désigné par son prédécesseur.
- Selon la RB., par contre, l'abbé est élu par les moines du monastère, même si la manière de procéder est très discutée par les érudits.
De même le discours sur la source du pouvoir abbatial nous démontre que l'abbé de Benoît n'est pas le même que celui du Maître : il faut ajouter que l'influence de la théologie ecclésiale de RM., est importante, très développée, devant celle incertaine et cachée de RB.
B. Abba et Abbas dans la RB
1. L'abbé est celui qui "préside"
RB.,2,1.11
5,12
64,8
68,2
L'usage de ce mot est intéressant dans : RB.,2. en tant qu'il y a une espèce d'inclusion.
v.v. 1 - 10 praeesse = Christi… agere vices
11 - 15 praees = factis amplius quam verbis
Dans les deux cas l'accent est posé sur la fonction d'enseignement de l'abbé : dans les deux cas cela a lieu plus par les actes que les paroles.
2. Étant donné que l'abbé doit être fidèle aux commandements de Dieu, l'abbé lui-même est sous l'autorité de la Règle: