F. LES MODÈLES : ÉCOLE DU SERVICE DU SEIGNEUR
Le modèle est posé explicitement par Benoît, mais, que signifie-t-il ? A-t-il aujourd'hui une signification expressive ? D'emblée WATHEN veut examiner deux possibilités d'interprétation de ce modèle.
1. Préparation pour la vie érémitique
Selon cette interprétation, la vie cénobitique, entendue comme "école", serait une préparation pour la vie érémitique. Le monastère serait seulement pour un temps, tôt ou tard le cénobite s'en irait pour pratiquer une forme de vie plus élevée. Cette manière de voir a quelques conséquences :
- la communauté est uniquement un moyen pour arriver à la perfection personnelle : le moine non seulement peut la quitter, mais doit la quitter si elle devient un obstacle pour une vie plus parfaite.
- tout ce qui est de la vie commune est temporaire, même la prière. L'Abbé Isaac dans les Conférences de Cassien le dit clairement : "Souvent, ou au moins, quelquefois, la prière vocale commune peut étouffer la prière du cœur, c'est à dire la prière pure"
- c'est pourquoi il est nécessaire au moine de s'absenter de la prière commune pour prier. Il me semble que cette vision de la communauté comme service tend à l'instrumentaliser pour le bien de l'individu.
2. L'autre interprétation
Mais une seconde interprétation est possible aussi de la communauté vue comme "école" : ce qui signifie que
la communauté ne peut exister si un individu s'en éloigne.
Dans cette vision la communauté ne peut être temporaire, ni un moyen à utiliser selon qu'il convient. Il me
semble que l'histoire
monastique vivante est comme une schizophrénie face à la communauté, parce qu'elle peut être utilisée d'une manière ou d'une autre.
3. Examen des interprétations
A. de VOGUE, La communauté et l'abbé dans la règle de S. Benoît,
Paris, 1961,
Il affirme que le mot école indique le monastère, en tant qu'il fait référence à la vie érémitique : l'école
est la vie cénobitique comme situation de passage vers la solitude. Cela ne signifie pas que tous les moines
doivent terminer comme ermites, mais que, sans doute aucun, l'idéal est celui-là. Ce modèle est fondamental
pour la vision que VOGUE a de la vie monastique, pour son interprétation du rôle des "rôles" de l'abbé ; pour
la signification de l'obéissance, pour le caractère et la pratique de l'autorité monastique. Cette manière est
très tributaire de Cassien.
Prise au pied de la lettre, la phrase du prologue,45 dépend presque en totalité de la RM., mais il y a quelques changements importants, parce que dans la RM l'église et l'école sont en relation entre elles. La notion d'école de la RB dépend quasi totalement de Cassien, bien que ce soit seulement idéalement.
Examinons maintenant un peu la notion d'école.
a/La notion
dans la RM.
On ne l'y trouve pas, il n'y a aucune invitation à quitter le monastère dans la RM., qui justifie le départ.
RM., Ths.,45-46
"Schola...numquam magisterio discedentes...doctrina autem usque ad mortem in monasterio perseverantes..."
La RM. réclame, sans exception, la persévérance jusqu'à la mort dans le monastère : la stabilité est fondée aussi sur un total détachement de tout bien. L'abbé est la voix de Dieu pour toujours et c'est pourquoi le salut dépend de l'obéissance incessante.
2/ Dans la RB.
Dans la RB il n'y a aucune confrontation entre l'église et l'école, comme dans la RM, cela quelques soient les deux aspects, la notion d'école change. La question est : à qui doit-on se référer pour comprendre le modèle ? Doit-on se référer à Cassien ? Ou bien est-ce possible d'aller à une autre source ? par exemple à d'autres racines de la tradition ?
WATHEN proposerait :
- Fulgence de Ruspe
- Césaire d'Arles
- Les conciles de Gaule.
Fulgence, Ad Monimum, Lib.,I,IV,1-3. Corp.Chr. Series latina XCI
"Ego quidem, carissime, quantum Domine gratuitam gratiam largiente modulum possum propriae parvitatis agnoscere,
aut illo Domino atque Magistro, in ejus schola positus, non
fratrum meorum vocari magister aut doctor affecto, quorum in veritate condiscipulus semper esse desidero.
Quapropter hoc ab illo vero Domino ac magistro nostro postulare non desino, ut ea me sive per eloquia
Scripturarum suarum, sive per sermocinationem fratrum condiscipulorum meorum, sive etiam per inspirationis
internam suaviorumque doctrinam, ea me docere dignetur, quae sic proponam."
CÉSAIRE D'ARLES, Statuta Virginum 4 et 73
4
"...de ipso tamen habitu mutando, vel lecto in schola habendo, sit in potestate
prioris..."
73
"Et quia propter custodiam monasterii aliqua hostia sive veteri baptisterio sive in
schola vel in Textrino..."
CONCILIUM TURONENSE (567)
15
"Nullus sacerdotum ac monachorum colligere alium in lecto suo praesumat nec
liceat monachis cellas habere communis, ubi aut bini maneant aut peculiaria se poni possint, sed
schola laborem communi construantur, ubi omnes jaceant."
b/ La phrase
Cherchons maintenant la signification des mots :
DOMINICI - SCHOLA - SERVITII
1/ École est un mot emprunté au grec : les latins l'ont traduit par "ludus" = jeu. FESTUS nous propose cette signification :
"Scholae dictae sunt non ab otio aut vacatíone anni, sed quod, ceteris rebus omissis, vacare liberalibus studiis pueri debent"
Donc, schola, en latin, signifie :
un lieu pour étudier, mais aussi où l'on peut jouer.
un lieu pour l'exercice militaire.
un groupe d'étudiants, de soldats, d'artisans, d'ouvriers.
ceci avec le relief de liberté, de vacances.
2/ Dominicus. Seigneur
Quelque chose qui appartient au Seigneur. En latin chrétien ancien, l'utilisation générale était un génitif subjectif ; par exemple :
l'oraison dominicale
le précepte du Seigneur
le corps et le sang du Seigneur
la voix du Seigneur
Il est très rarement employé comme génitif objectif :
"Judas pro reatu dominicae proditionis"
Souvent on rencontre "dominica" au lieu de jour dominical. Dans la RB l'adjectif se trouve 14 fois, 13 fois certainement comme génitif subjectif. Prol.45 serait l'unique exception. Il peut se faire, comme l'a suggéré HAUSHERR,I., "Opus Dei" Orientalia Christiana Periodica 13(1947)195-218;MS 11(1975)181-208, qu'il s'agisse d'un génitif mystique, c'est à dire, à la fois objectif et subjectif, mais plus étendu que les deux significations.
3/ Service : de la racine "SER-"
JUSTINIANO, Institutiones:
"Servi ex eo appellati sunt, quod imperatores servos vendere, ac per hoc servire, nec occidere solent"
Service indique:
Dans l'abstrait, la notion de servitude
Dans le concret, un groupe de serviteurs.
Certainement, école du service du Seigneur est une phrase qui signifie quelque chose de relatif à la signification des trois mots réunis ; la question principale est : non ce que veut dire schola, mais ce que signifie ce mot dans le contexte de la Règle.
Dominici (du Seigneur) est un adjectif qualificatif de
service, c'est à dire un service appartenant au Seigneur,
mais, de quelle manière ?
- un service qu'accomplit le Seigneur (génitif subjectif)
- un service rendu au Seigneur (génitif objectif)
A WATHEN il semble que, en réalité, schola soit une opportunité ; grâce à elle nous sont offerts l'espace et le temps nécessaires pour participer au service que le Seigneur a accompli pour nous. Ceci parce que notre service est d'imiter le Seigneur en nous servant les uns les autres : en nous lavant les pieds, en nous servant à table ou en servant les malades, en offrant l'hospitalité, en mourant pour donner la vie à l'autre.
Pour cette raison le monastère est une école
- c'est à dire : un lieu qui nous offre l'opportunité de l'espace et du temps pour servir les autres.
- un groupe social sous la conduite du Seigneur, qui nous a servis Lui le premier.
Pour cette raison la vie commune est une "école du service du Seigneur"
G. Les modèles: LES VIGILES
Le modèle des vigiles -louange nocturne- est un des plus utiles pour la vie monastique, parce qu'il nous dit que nous les moines nous sommes des hommes toujours ouverts sur le futur, à l'espérance, en observation, l'œil avisé. Plus encore, le modèle des vigiles inclut d'autres modèles, par exemple :
- la vie monastique comme écoute. Il est difficile de voir dans l'obscurité, il est nécessaire de prêter l'oreille
pour écouter.
- il faut de la patience pour attendre l'aurore, pour que la rencontre ait lieu, au moins sacramentelle,
avec le Christ ressuscité, notre Seigneur.
En plus le modèle est important parce qu'il n'a pas de préjudices, ni scientifiques, ni polémiques : les hommes d'aujourd'hui ne connaissent pas la vigile.
Dans le domaine liturgique il existe beaucoup d'études sur l'évolution des vigiles, tant monastiques que des chapitres cathédrales, mais pour WATHEN la question importante lui semble ne pas être seulement dans l'interdépendance mutuelle des divers types de vigiles, mais dans la signification propre de la vigile monastique. Quelques articles importants :