E. Les modèles : FAMILLE ET ÉGLISE
Arrivés à ce point, c'est l'occasion de revenir sur les modèles de la RB, même sans pouvoir examiner toutes les possibilités qui se présentent, et qu'en raison de cela nous ne verrons qu'à travers des suggestions.
Le modèle peut nous être utile pour notre compréhension de la vie monastique, bien qu'il n'il n'y ait aucun modèle absolu mais toujours complémentaire des autres. Chaque modèle, en effet, donne une vision plus profonde du mystère et à la fois une pré-compréhension et une délimitation de la vision. C'est pourquoi il faut cheminer avec une grande prudence et humilité.
Il est important de se souvenir que chaque modèle est historiquement déterminé et que, pour cette raison, ce qui pouvait être utile hier peut aujourd'hui ne plus être à propos.
1. Modèle de la famille
C'est un modèle classique.
Le modèle de la famille est aujourd'hui un modèle classique et traditionnel, presque canonisé, parce qu'il est possible de le trouver dans les documents officiels. Plus encore, ordinairement, les moines et moniales l'utilisent en parlant d'une manière simple de leur propre monastère.
Un abbé connu, Ildefonse Herwegen, de Maria Laach, a fait de la notion de la famille quasi le fondement stable de la vie monastique :
- selon Herwegen, Benoît avait pour modèle la "familia" romaine (qui a un sens beaucoup plus étendu que le nôtre)
- dans cette famille romaine il y a un "pater-familias" qui possède l'entière domination : dans la communauté c'est l'abbé.
Cette conception, a-t-elle un fondement sûre dans la Règle ?
- Le terme "paterfamilias " se trouve une seule fois : RB.,2,7 où il se réfère à Dieu et non à l'abbé. L'abbé, par contre, est bien plus présenté comme le pasteur, qui doit rendre des comptes au père (Dieu)
- Plus encore, Benoît n'utilise jamais le mot "famille", tandis qu'on le trouve deux fois dans RM :
RM.,11,16 : en ce qui fait référence aux décanies : où sont confrontées les "domus" divine et monastique. Le modèle du monastère est la maison divine, c'est à dire la famille de Dieu.
RM.,91,48 : dans le contexte où il s'agit des fils de nobles.
La RM utilise trois fois le terme "familiares" :
RM.,2,21 : quand il s'agit de l'Abbé
RM.,16,4.22 : pour le cellérier
L'utilisation de RM.,2,21 est intéressante. Le contexte de RB.,2,16-22 dépend quasi littéralement de RM.,2,16.22, mais :
RB.,2,21 = RM.,2,20
manque = RM.,2,21
RB.,2,22 = RM.,2.22
Pourquoi Benoît n'utilise pas le terme famille et ses dérivés ?
a/ Cf. BLAISE,A., Le vocabulaire latin des principaux thèmes liturgiques
Famille = l'ensemble des serviteurs de Dieu
Paragraphe 60 (Léon 871)
"Visita, quaesumus, Domine, familiam tuam"
Paragraphe 389 n°3 (Augustin,Ep.,36,3): "...de tot familis famulabusque Christi" (les chrétiens)
b/ Du Thesaurus linguae latinae, VI,cc.234-245 : 1'utilisation de familia chez les Pères.
On le trouve souvent chez Sulpice Sévère, Jérôme, Hilaire, Augustin, Cassiodore, Grégoire. Il est utilisé
spécialement dans la lettre 22 de Jérôme, qui, selon Vogüé, est utilisé quatre fois dans la RB (RB.,1;21;33;48).
Notons cette utilisation de Jérôme :
"Filius Dei...novam familiam sibi instituit"
De plus on le trouve dans un contexte monastique, aussi dans la Lettre 3,1 :
"Aegypti secreta penetrare, monachorum invisere choros et coelestem terris circuire familiam..."
c/ En conclusion le mot familia se rencontre très souvent dans la tradition et a une richesse de signification agréable.
Pourquoi Benoît ne l'utilise-t-il pas ?
Peut-être pouvons-nous en avoir une intuition dans la loi du Codex Justiniano, 6,33,5:
"decernimus familiae nomen talem habere vigorem: parentes et liberos omnesque propinquos et substantiam, libertos etiam patrones necnon servos, per hanc appellationem significari..."
Selon Benoît, il n'y a dans le monastère ni gens libres ni esclaves, et certainement ni patrons, ni parents, parce que tous sont égaux, frères et co-serviteurs dans le Christ.
Un autre fait encore plus important est dans la RB., 64,5 à propos de l'abbé :
"...domui Dei dignum dispensatorem..."
Ici il est fait allusion, peut-être, au psaume 104,21 ou à Luc,12,42 qu'il faut voir dans le contexte de 12,41-48.
Psaume 104,21: "constituit eum (Joseph) dominum domus suae"
Luc,12,42: "Dixit autem Dominus: Quis putas, est dispensator fidelis et prudens, quem constituit Dominus super
familiam suam, ut det illis in tempore tritici mensuram?"
Si l'allusion se rapporte au psaume 104, l'abbé est un frère offensé, trompé par ses propres frères : mais
comment penser cela de l'abbé ?
Par contre si l'allusion se rapporte à Luc, il s'ensuit que Benoît a volontairement laissé de côté le terme
familia, utilisant à sa place le terme
domus Dei.
2. Le terme 'Domus Dei' en RB.
Le terme "Domus Dei" se trouve cinq fois dans RB : dont deux fois dans le prologue vv 33 et 34 tirés de la RM, trois autres fois, par contre, indépendamment de RM:
RB.,31,19 "...que personne ne soit troublé dans la maison de Dieu" (à propos du cellérier)
RB.,53,22 "...que la maison de Dieu soit administrée sagement
par des gens sages" (en parlant des hôtes)
RB.,64,5 A propos de l'abbé.
Les emplois dans la RM sont différents et beaucoup plus nombreux (11 fois) et plus sacralisés.
En général, dans la tradition biblique et patristique domus Dei
signifie l'église, soit :
L'édifice
soit
La communauté (semblable à une famille)
Le mot indique la demeure de Dieu parmi les hommes, c'est à dire, la présence de Dieu parmi nous :
domus Dei est le lieu où l'on trouve Dieu et alors elle doit
être une maison de prière, d'unité, d'action de grâces.
A WATHEN il semble que ces aspects sont aussi présents dans Benoît : pour lui le monastère est vraiment, dans ce sens, maison de Dieu :
- où Dieu est toujours présent
- où tout est liturgie
Il y a d'autres mots dont nous devons faire un examen étendu :
Tabernacle (demeure) :
Prologue, 22: Si nous voulons habiter dans la demeure
de son royaume, hâtons-nous par de bonnes actions, sinon nous n'y parviendrons jamais"
Prologue,23 "qui habitera en ta demeure ?"
Prologue,24 "... le Seigneur montre le chemin de cette demeure..."
Prologue,39 "...qui habitera sa demeure..."
Temple
RB.,53,14 "...ta miséricorde au milieu de ton temple"
(aussi dans la RM).
Église
Prologue,11 "...ce que l'Esprit dit aux Églises..."
RB.,13,10 "...selon l'usage de l'Église romaine"
Montagne
Prologue,23 "... qui reposera sur ta sainte
montagne ?"
RB.,27,8 "...laissant sur la montagne ses quatre-vingt-dix-neuf brebis"
Vases sacrés
RB.,31,10 "...comme les vases sacrés de l'autel..."
3. Un modèle très connu : L'Église dans les Actes des Apôtres
Bibliographie
G.MORIN, L'ideale monastico e la vita della società cristiana nei primi secoli,Sorrento, I 365
A.de VOGUE, Le monastère église du Christ dans Studia Anselmiana,42(1957)25-46,
Le modèle de l'Église primitive, présent aussi dans les Actes, se trouve plus ou moins explicitement dans la RB., non d'une manière claire comme dans Cassien (cfr.Conlat.,II), mais toujours d'une manière assez consciente.
Dans les pages suivantes nous trouvons une confrontation entre les Actes et quelques fragments de la RB,
indiqués aussi par VOGUE. Ici l'on remarque comment les passages de la Règle bénédictine font écho aux
Actes : parfois l'écho est faible, mais cela ne semble pas un hasard que l'Église des Actes soit le
premier modèle de la communauté bénédictine.
Benoît est un vrai cénobite : sa communauté est une assemblée de frères, non un agrégat d'ermites. Tout est
en commun, non seulement les affaires matérielles : la nourriture et le vêtement, mais aussi et surtout,
la prière et aussi les peines et les joies. Tous doivent vivre, omnes
pariter, parce que tous doivent être conduits ensembles à la vie éternelle.
Confrontation entre les Actes et la Règle de saint Benoît
| Actes 2,42-47 |
Règle de saint Benoît |
| 42 Erant autem perseverantes in doctrina usque ad mortem in monasterio apostolorum |
Prol.,50 In eius doctrina perseverantes... |
| 44 Omnes etiam qui credebant erant habere proprium nec corpora sua pariter, et habere omnia communia omnium sint communia. |
33,3-6 neque aliquid habere...omniaque |
| 45 Possessiones et substantias vendebant "Dividebatur singulis, prout et dividebant illa omnibus prout cuique opus erat. |
34,1 Sicut scripum est: cuique opus erat." 55,20 Illa sententia Actuum Apostolorum quia dabatur singulis prout cuique opus erat |
| 46 Quotidie quoque perdurantes unanimiter in templo, et frangentes circa domos panem, sumebant cibum cum exultatione et simplicitate cordis. |
20,3-5 in puritate cordis... pura oratio...omnes pariter surgant. 52,5 simpliciter intret et oret...intentione cordis... |
| 47 Collaudantes Deum, et habentes gratiam ad omnem plebem. Dominus autem augebat qui salvi fierent quotidie idipsum |
34,3 "agat Deo gratias et
non contristetur" 34,5 "et ita omnia membra erunt in pace". |
Utilisation de "omnes pariter" dans la Règle de saint Benoît (cf.Actes, 2,44).
RB.,20,5 "Omnes pariter surgant"
RB.,49,2, "...omne puritate...omnes pariter!"
RB.,53,4 "...primitus orent pariter...''
RB.,53,14 "...in medio templi tui..."
RB.,72,12 "...nos pariter ad vitam aeternam perducat..."
| Actes, 4,32-37 |
Règle de saint Benoît |
| Multitudinis autem credentium erat cor | 33,3-6''...neque aliquid |
| habere proprium…nec corpora sua | |
| unum et anima una; nec quosquam eorum | habere... omniaque |
| omnium sint communia ut scriptum | |
| quae possidebant aliquod suum esse | est. Ne quisquam suum |
| aliquid dicat vel praesumat | |
| dicebat, sed erant illis omnia communia. | |
| et virtute magna reddébant apostoli | 58,25 "...ex die illo nec |
| proprii corporis potestatem se | |
| testimonium resurrectionis ... et gratia erat | habiturum scit..." |
| in omnibus illis. | |
| 34,5 "..et ita omnia | |
| membra erunt in pace..." |
| neque erat quisquis egens inter illos | |
| quidquot enim... | |
| et pondebant ante pedes apostolorum | 58,23 prosternatur |
| singulorum pedibus. | |
| dividebatur autem singulis prout quique | 34,1 sicut scriptum est: |
| dividebatur singulis, prout | |
| opus erat. | cuique opus erat. |
| Cum autem haberet agrum vendidit eum; | |
| et attulit...ante pedes apostolorum. |
On ne peut dire exactement ce que peut représenter pour nous le modèle de l'Église primitive, accepté d'une manière consciente : il est toujours devant nous comme un défi et nous montre comment nous sommes toujours à découvert face à lui. De toutes manières, dans les Actes nous ne trouvons pas non plus la communauté idéale (voir le ch. 5 sur Ananie et Saphire). Le modèle nous sert continuellement de confrontation qui nous aide à croître dans la véritable observance monastique.
N.B. Le monastère comme une église locale
Dom E.LANNE de Chevetogne a écrit un article pour le Congrès des Abbesses de 1977, à propos de cet argument. Il y a deux notions fondamentales qu'il faut confronter :
a/ L'Église locale
b/ Le monastère
La nature des deux a été très discutée après Vatican II. Le monastère est une église locale en tant qu'il est un groupe de chrétiens réunis par un idéal évangélique. Plus encore :
- il est réellement une église locale en qualité de groupe stable qui englobe totalement les activités du chrétien pour la vie entière.
- en tant qu'il est un groupe de chrétiens en communion entre eux.
- la communion doit être visible, c'est à dire, fraternelle, et en raison de cela une excommunication peut démontrer la vraie nature de cette communion.
- tous les moines qui appartiennent à cette communion sont frères, disciples du Christ.
- le monastère est une communion dans la charité, qui suppose foi et espérance et c'est pourquoi il est une communion dans la louange et dans la glorification de Dieu.
C'est donc en vérité que Benoît parle du monastère comme de la "Domus Dei" et à cause de cela tous les objets qui lui appartiennent doivent être considérés comme les vases de l'autel. Parce que le
monastère est vraiment le tabernacle sur lequel repose la gloire de Dieu qui requiert le service cultuel permanent des membres de la communauté.