COLLEGIUM INTERNATIONALE SANCTI BERNARDI IN URBE
Dom Maur Esteva,
Abbé General
REGLE DE SAINT BENOIT
Chapitre.73
(pro manuscripto)
Maison Généralice de l'Ordre Cistercien
Rome, septembre 2002
Chapitre I
Règle de saint Benoît ch.73
A. Observations sur le chapitre
Le chapitre 73 de la RB nous permet de nous occuper de quelques questions importantes :
- quel est pour saint Benoît le but de la vie monastique ?
De quelle manière le cénobite peut-il y arriver ?
En plus de cela, nous pénétrons dans le thème, très complexe, des sources de la Règle :
Quelles sont les sources directes ?
- Comment l'auteur a-t-il distingué entre une source et une autre ?
VOGUE, dans son commentaire, (livre IV, p.114), a indiqué de nombreuses sources de la RB.
MANNING, pour sa part, a mis en doute la possibilité que saint Benoît ait eu entre les mains tant de livres ; il doute, en particulier, que tant de sources orientales aient eu déjà une traduction latine.
WATHEN dit que le problème fondamental est celui de l'influence de Cassien sur la mentalité de Benoît.
Bibliographie :
VOGUE, A. La règle de S.Benoît, I-II Paris 1972, Sources Chrétiennes 181-182.
Vol.I : Introduction, traduction et notes par A. de Vogüé; texte établi et présenté par J. Neufville. Prologue-Ch.7
Vol.II : Chapitres 8-73. Concordance par J. Neufville.
MANNING, E. "La règle de S. Benoît. Critique au commentaire de A. de Vogüé. Sur les sources" Bulletin de théologie ancienne et médiévale 121(1976)39-40
CAROSI, Il primo monastero benedettino SA 39(1956).
PENCO,G. "Ricerche sul capitolo finale della Regola di S.Benedetto" BEN 8(1954)25-42
VAGAGGINI, C. "La posizione di Benedetto nella questione semipelagiana" SA 18/19(1947) 17-83.
1. Le chapitre 73 de RB par rapport à toute la Règle de saint Benoît
- Quelques spécialistes interprètent le ch. 73 comme un épilogue, en parallèle avec le prologue.
- De ce point de vue de la rédaction, une question apparaît : " quand et où Benoît a-t-il écrit le ch. 73 de la RB. " ?
CAROSSI
Dit que la RB.,73 a été écrit avant qu'il ne s'en aille de Subiaco, c'est à dire avant
l'année 527.
PENCO
Dans son article affirme qu'il a été écrit dans la première période de la
rédaction de la RB., avant 531, et constituait à l'origine la fin de la règle, suivant immédiatement RB.,
66, pour les motifs suivants :
Il y a un lien plus étroit entre la RB., 66 et 73, que entre la RB., 72 et 73.
La recommandation de lire les Institutions et les Conférences de Cassien doit être d'avant 531, quand il y eut la condamnation par l'Église du semi pélagianisme.
WATHEN
Pense que ce que dit Penco est un point controversé, car le ch. 73 ne peut avoir été écrit avant 536, parce qu'il cite explicitement les Vitae Patrum traduites par Vigilio. En plus il y a des points de contact non seulement entre RB., 66 et 73, mais aussi avec toute la Règle. Par exemple :
Relations de vocabulaire :
| Observatio 49, T,1 | Oboedientia 71,1.2.4 | Perducat 72,12 |
| 73, T,1 | 72,6 | 73,2 |
| 60,9 | 73,6 |
2. Analyse interne du chapitre
WATHEN emploie comme méthode d'entrer d'une manière improvisée dans le sujet, en laissant le titre et le problème qu'il soulève. Pour cela il lui semble profitable d'utiliser une source littéraire vraisemblable, bien que non sans problèmes. Il s'agit d'un apophtegme, c'est à dire d'une "parole des anciens", brève, précise, quasi indépendante du contexte. C'est une parole qui a, en elle-même, une signification qu'elle veut communiquer et il n'est pas nécessaire de la chercher au dehors.
Vitae Patrum, fasc. 11,29 (PL.,73 c.937)
"Interrogavit abbas Moyses abbatem Sylvanum, dicens :
Potest homo per omnem diem initium facere conversationis ?
Respondit ei abbas Sylvanus :
Si est homo operarius, potest per diem et per horam inchoare initium conversationis suae".
Wathen ne veut pas affirmer que cet apophtegme soit la source de Benoît, bien que la chose lui paraisse très probable, il laisse le jugement à chaque lecteur. Dans tous les cas au moyen de ce texte nous pouvons comprendre non seulement RB.,73 en lui-même, mais aussi dans sa relation avec le prologue :
RB.,73,1
"Nous avons écrit cette règle pour qu'en l'observant dans les monastères nous fassions preuve d'une certaine honnêteté de mœurs et d'un commencement de vie monastique."
avec
RB.,73,8
"Qui que tu sois donc qui te hâtes vers la patrie céleste, accomplis, avec l'aide du Christ, cette petite règle pour débutants"
et aussi
Prologue,4
"Tout d'abord, quand tu entreprends une bonne action, demande-lui, par une très instante prière, qu'il la parachève."
avec
RB.,73,8
"Qui que tu sois donc qui te hâtes vers la patrie céleste, accomplis, avec l'aide du Christ, cette petite règle pour débutants"
Ensuite, revenant à l'apophtegme :
RB.,73,1 avec RB.,73,8 et Prologue 4
Il y a en plus un autre parallélisme entre le Prologue, 4 et la RB., 73,8, donné par le mot : PERFICI = ACCOMPLIS dans la RB., 73,8 et AB EO PERFECI du Prologue,4 = QU'IL LA PARACHÈVE.
3. Conclusions
Quelle conclusion pouvons-nous essayer de tirer ?
Nous suggérons que :
a/ Le ch. 73 a une unité littéraire propre, comme celle de l'apophtegme.
b/ Ceci est l'unité de RB.,73 : avec toute la règle, au moins avec le prologue
Prologue, 4
| ...inchoas bonum | ... quand tu entreprends une bonne |
| action, | |
| ab eo perfici | demande-lui qu'il la parachève, |
| instantissima oratione | par une très instante prière, |
RB.,,73,8
minimam inchoationem
perfice
adiuvante Christo
accomplis, avec l'aide du Christ, cette petite règle pour débutants…
c/ En outre il faut remarquer que :
Prologue 4 ne se trouve pas dans la RM mais qu'il est propre à Benoît.
Après le v.4 commencent immédiatement les passages en commun avec RM.
Le mot "ouvrier", que nous avons vu dans l'apophtegme, est présent dans le Prologue, 14, à un endroit dépendant de RM.
Benoît, par conséquent, en plus de RM, peut penser aussi à la phrase des Vitae Patrum.
d/ Après l'on peut distinguer, dans le ch. 73 de RB, un jeu de mots révélateur de la signification que l'auteur attribue à sa règle et à la vie monastique elle-même.
Prol.,4 perfici = qu'il la parachève
RB.,, 73,8 perfice = accomplis
RB.,, 73,2 perfectio = perfection
Prol.,4 inchoare = entreprendre
RB.,, 73,8 minimam regulam inchoationis = cette petite règle pour débutants
RB., 73,1 initium = commencement de vie monastique
La perfection est l'état auquel parvient l'homme quand il est arrivé au bout de son travail, du chemin emprunté, quand le progrès est parvenu à son terme. A ce point l'homme est parfait (NB : Benoît utilise ce mot dans le ch. 6 et le Maître, en revanche, l'utilise beaucoup plus souvent).
Souvent dans la tradition spirituelle, "perfection" indique le but de la vie ascétique. Il est intéressant que saint Benoît utilise ce mot seulement dans le dernier chapitre. Est-ce que cela veut dire que saint Benoît ne fait pas de la perfection le but de la vie monastique, selon la Règle ? Cette interprétation n'est pas exempte de problèmes.
Quel est le but de la RB ?
Benoît dans le ch.73 veut peut-être dire aux moines : allez en dehors de la Règle ? ou plus exactement :
"Devons-nous sortir de ce monastère (bénédictin) pour réaliser notre vocation, si le but que nous poursuivons est la "perfection" ?
C'est à dire, devons-nous aller avec Cassien, au désert ?
Il semble presque que nous entendons saint Benoît nous répondre : OUI, si tu veux être parfait, va-t-en. Ici c'est pour les commençants.
Le plus important n'est pas la perfection, mais c'est le chemin vers Dieu qui est le plus important. A cause de cela nous n'arrivons jamais à la perfection, mais nous sommes toujours au commencement.
Le but de la vie monastique est d'être toujours au commencement du chemin. comme l'ont dit les pères dans l'apophtegme. Pour cette raison nous pouvons conclure :
SI VOUS CHERCHEZ UNE METHODE POUR ATTEINDRE LA PERFECTION, ALLEZ-VOUS-EN !
Parce qu'ici vous pouvez seulement mourir avec le Christ jour après jour jusqu'à ce qu'Il vienne…
"persévérant en sa doctrine dans le monastère jusqu'à la mort, nous participerons par la patience aux souffrances du Christ pour être admis à partager son règne. Amen."
Et, que veut dire mourir chaque jour avec le Christ ?
B. L'Emploi de la Bible dans la RB
1/ Questions préalables
La première question que nous devons nous poser est :
Comment Benoît a-t-il lu la Bible ?
C'est à dire :
Comment a-t-il compris le message de l'Écriture ?
Il est clair que tous les lecteurs de la Bible n'ont pas su la lire de la même manière. Ainsi, par exemple, Athanase n'a pas compris le message biblique de la même manière que Pélage ou Augustin. Et aussi, parmi les lecteurs orthodoxes, tous ne comprennent pas l'Écriture de la même manière. Par exemple :
Certains lisent dans les oasis bibliques la doctrine de la non-violence.
Selon d'autres, par contre, celles-ci exigent la théologie de la libération comme pratique révolutionnaire.
Peut-être que ces exemples sont un peu exagérés. Les différences de compréhension des mêmes textes bibliques sont beaucoup plus subtiles. Il n'est pas facile de lire et de comprendre la Bible. Il y a toujours de nombreux points en discussion. A ce propos, il y a, dans l'Évangile de Luc une expression intéressante :
Luc,10,26 :
Jésus lui dit: Qu'est-il écrit dans la loi ? Qu'y lis-tu ?
ANGINOSKEIS = entendre, comprendre. Pour cette raison il dit : "Qu'y lis-tu ?"
Ayant reçu la réponse Jésus dit :
"Tu as bien répondu" = Tu as répondu d'une manière orthodoxe
En ce qui concerne l'interlocuteur, Jésus lit plus clairement encore le fragment proposé, racontant la fameuse parabole du Samaritain. De là on peut déduire que, lire la Bible exige une aide, que généralement on se place sous la conduite d'un maître.
En raison de cela nous nous posons la seconde question :
Quels ont été les guides de Benoît pour lire la Bible ?
Nous essaierons de donner une répons à cette question. Pour le moment essayons de jeter un coup d'œil rapide à la méthode qu'emploie Benoît pour lire l'Écriture, après nous verrons quels ont été ses guides. D'abord il faut penser que :
Pour savoir comment Benoît lisait l'Écriture il n'y a pas de méthode précise.
Essayons de le savoir par une méthode imprécise, nous pourrons comprendre quelque chose.
Articles qui peuvent nous aider :
BALTASAR,H.U.von, "Les thèmes johanniques dans la Règle de Saint Benoît et leur actualité", Collectanea Cisterciensia, 37(1975)3-14
VACCARIA,A, "La Bibbia nell'ambiente di S.Benedetto", Biblica 29(1948)321-344
2/ Confrontation statistique entre RB et RM
Dans les sources des éditions de la RB et de la RM, il y a les indices des citations, qui peuvent être utilisées avec profit, bien qu'elles donnent une image peu claire de la question. Pour approfondir, il faut :
Examiner ce que Benoît a omis et ce qu'il a ajouté à la RM.
Ceci fait, on peut trouver quelque point de référence différent.
a/ Quelques exemples de l'AT.
1/ L'utilisation du Ier livre des Rois (I Samuel)
| 1 Sam. 2,27-34 | RB 2,26 | RM+ |
| 3,11-14 | 2,26 | RM- |
| 4,12-18 | 2,26 | RM- |
| 3,11-18 | 63,6 | RM- |
| 7,3 | Prol.40 | RM- |
Benoît connaissait bien l'usage de ce livre, mais il faut remarquer que dans RB.,42,4 il déconseille sa lecture avant de se coucher car il est dangereux :
Saint Benoît, donc, connaissait bien ce livre et son danger.