64


D. Les principaux thèmes du Prologue

Laissons de côté, pour le moment, le point de vue tiré des modèles et essayons d'examiner les thèmes principaux du Prologue, qui sont développés dans toute la RB, et qui sont :

- LE CHRIST

- LE SERVICE

- LA PATIENCE

- LA CRAINTE DE DIEU

Pour ce travail il ne sera pas nécessaire de quitter la RB. Wathen suit la méthode de A.BORIAS dans une polémique avec A.de VOGUE, qui identifie d'une certaine manière la doctrine de la RB avec celle de la RM.

Selon Borias, cette identification n'est toujours pas entièrement prouvée, parce que nous n'avons pas encore un cadre général des doctrines des deux règles pour pouvoir faire une vraie confrontation.

Pour cela, Borias examine premièrement la doctrine de la RB et ensuite celle de la RM, sans aucun "à priori" ou préjugé sur la dépendance d'une règle sur l'autre.


















65


I. LE CHRIST, Seigneur et vrai roi des moines

A WATHEN, il semble qu'un des points les plus importants pour une juste valorisation de la RB est celui de la paternité du Christ, spécialement dans le chapitre second à propos de l'abbé. Son utilisation du chapitre 8 des Romains est discutée, surtout en ce qui regarde Benoît, nous en parlerons ensuite, quand nous traiterons de l'abbé. Voyons maintenant le thème du CHRIST dans la RB. en suivant principalement BORIAS.

Benoît avertit trois fois les moines qu'ils aiment uniquement le Christ.

RB.,4,21
RB.,5,1-2
RB.,72,11

Ces trois avertissements expriment le même concept avec les mêmes mots : ils montrent la pensée de l'auteur sur le but de la vie monastique, qui est le Christ, dont le moine doit tomber amoureux..

En plus dans RB.,7,69, Benoît ajoute la phrase "amore Christi" à la fin de la section spirituelle.

- cette phrase ne se trouve pas dans RM., 10,87-91, source littéraire directe. Cf.Cassien, Instit.,4,39.

- indique que dans le contexte Benoît pensait explicitement au Christ.

- pour Benoît, le moine est obéissant, silencieux, humble, non parce qu'il désire la perfection, mais parce qu'il aime le Christ.

Dans l'article de Borias sur le Christ dans la RB., il examine les différents aspects sous lesquels le Christ est représenté dans la Règle.




66

- le Christ est le Roi, le Seigneur, le Maître, le Père, le Pasteur, le Médecin, le vrai homme-vrai Dieu, mort et ressuscité, présent parmi nous dans le sacrement de l'autel.

- Benoît n'emploie jamais le nom de Jésus et cela de manière intentionnelle : en effet, quand il emploie des citations dans lesquelles à l'origine apparaissait le nom de Jésus, il l'omet :

Pro1.,3 = 2Tim.,2,3-4
RB.,2,20 = Ga1.,3,28
RB.,57,9 = I P. 4,11
RB,.60.3 = Mat.,26,50
- Pourquoi ces omissions ?

Selon BORIAS. Benoît était préoccupé par l'hérésie arienne et pour cette raison polémique n'emploie jamais le nom terrestre de Jésus.

- Pour Benoît, en effet, le Christ, Verbe incarné, l'homme consacré à Dieu, l'engendré du Père, est notre roi et notre Seigneur : un homme consacré pour la vie à travers la mort. Le moine participe à la consécration en vivant dans le Christ.

En raison de cela le moine non seulement suit Jésus, imitant sa vie historique, mais aussi le Christ, Roi et Seigneur, à travers le mystère pascal (cf. Prol.,50 et RB.,49).On peut en conclure que Benoît et par conséquent les moines bénédictins ne veulent pas tomber dans l'humanisme pur et simple.

















67

- Il existe encore aujourd'hui la tentative de diminuer la divinité du Christ.

- Benoît s'oppose à cette manière de voir la personne du Christ. Et lui-même insiste surtout sur la seigneurie du Christ, la domination du Christ.

- Nous pouvons faire une confrontation avec la figure d'Antoine telle qu'elle est dessinée par Saint Athanase : Antoine est un témoin essentiel contre l'arianisme et ainsi il l'est pour Benoît et pour tout le monde chrétien. La vie monastique est un signe vivant de la réalité du mystère de l'Incarnation.

Selon BORIAS, Benoît emploie le nom de Christ selon trois horizons :

1/ Quand il se réfère à l'amour pour le Christ, compris comme motif de conduite et de vie pour le moine.

RB.,4,2; 4,72; 5,2; 7,69; 63,13; 72,11

2/ Quand il s'agit des relations mutuelles entre les moines :

RB.,3,2; 36,1; 53,1; 7,15; 63,13

Dans ces cas il insiste particulièrement sur la divinité du Christ : RB.,36,4; 53,7; 63,13

3/ Le nom du Christ commence et termine la Règle :

Prologue, 3 et RB.,73,8

Pour Benoît, la pierre angulaire de la vie monastique est vraiment le Christ : Il est le commencement et la fin de la vie monastique selon la règle bénédictine, car au milieu de nous, le Verbe incarné se manifeste dans la personne de la communauté.





68

Bibliographie :

KEMMER, A., "Christus in der Regel S.Benedikt" SA 42(1957)1-14

BORIAS,A.,"Le dynamisme spirituel de S. Benoît" LL 120(1966)18-30

BORIAS, A., "La foi dans la règle de S. Benoît" RAM 44(1968)249-259

BORIAS, A., "La dévotion de S. Benoît envers la Trinité" LL 129(1968)6-16

BORIAS,A.,"Le Christ dans la règle de S. Benoît",RBN 82(1972)109-139

VOGUE, A.de "La paternité du Christ dans la règle de Benoît et la règle du Maître"
VS 110(1964)55-67




















69


2. LE SERVICE

Bibliographie :

BORIAS, A.,"Le Christ dans la règle de S. Benoît" RBN 79(1972)109-139

MANNING, E., "La signification de 'militare-militia-miles' dans la règle de S. Benoît" RBN (1962) 137-138

MOHRMAN., C.,"La latinité de S. Benoît. Étude linguistique sur la tradition manuscrite de la Règle" RBN (1952) 108-139 et aussi dans Études sur le latin des Chrétiens I Roma 1961, 403-435

Nous avons vu que la Règle de saint Benoît commence et se termine avec le Christ : Prologue,3 et RB., 73,8.

Dans le Prol.,3 nous lisons :
"Domino Christo vero regi militaturus"

C'est intéressant de le confronter avec RB., 61,10 :
"Quia in omni loco uni Domino servitur, uni Regi militatur"

Donc le moine sert le Seigneur et milite sous un roi. Il y a ici une discussion entre philologues car quelques-uns uns affirment qu'il y a une équivalence de termes entre militer-servir-obéir dans la Règle et que tous sont synonymes.

Prol.,3 militaturus oboedientiae
Prol.,40 oboedientiae militanda
RB.,2,20 servitutis militiam
RB.,61,10 servitur...militatur

On ne prétend pas donner une solution à la discussion, mais il semble que Borias a un argument meilleur, comparé avec celui de Mohrmann







70

ou de Manning. On veut seulement dire quelque chose à propos du service :

1/ L'emploi du titre de Roi dans la RM n'est pas aussi courant que dans la RB. Mais il est employé de manière différente dans la RM., 3,90. C'est pourquoi le titre de Roi des moines, employé en relation avec le Christ, est un titre typique de la RB.
2/ Ainsi on peut dire que de fortes suspicions naissent sur l'équivalence de la RB et de la RM dans l'emploi des mots militer-servir-obéir.
3/ Par conséquent nous voulons continuer à suivre le concept uniquement dans la RB. indépendamment de l'emploi qu'en fait la RM.

L'emploi de SERVUS

La Règle de Benoît utilise le substantif "servus" seulement trois fois.

Prologue, 7
RB.,2,20
RB.,64,21

Le dernier fragment est très important : c'est l'abbé qui est appelé "servus Domini", tandis que les moines sont appelés "conservi" en faisant sans aucun doute allusion à Mt.,24,45-56, parce que dans la RB.,64,22 il a utilisé Mt.,24,47.














71

Il y a aussi une allusion à Mt.,25,21 (la parabole des talents) et ceci est très intéressant, parce que dans le Prologue,7 il y a une allusion probablement à la même parabole. Ici il y a une allusion à Mt.,18,23-35.

Mt.,18,28 serviteur
Mt.,18,29 co-serviteur
Mt.,18,31 co-serviteur du Seigneur
Mt.,18,32 serviteur mauvais
Mt.,18,33 co-serviteurs
Mt.,18,34 irrité remet aux serviteurs (bourreaux)

Enfin, que ce soit dans RB.,64 ou dans le Prol.,7 il y a beaucoup d'allusions aux paraboles évangéliques du Seigneur et de ses serviteurs et co-serviteurs. L'abbé est un serviteur parmi les co-serviteurs, mais cette terminologie était selon Mohrmann, au VIème siècle, synonyme de frère entre les frères. Pour cette raison l'abbé est frère parmi les frères.

Cette idée, exprimée à travers des allusions, ne se trouve pas dans la RM, mais elle est typique de Benoît.

b/ en quoi consiste le service mutuel ?

Il faut faire une recherche sur le vocabulaire du SERVICE dans la RB, après avoir vu l'utilisation qu'elle fait de "SERVUS" il faut regarder :

SERVIR
SERVICE
SERVITEUR
SERVI

1/ SERVIR se trouve 11 fois dans la RB et 19 dans la RM, mais chaque utilisation du mot, excepté dans deux cas, se trouve indépendant dans chaque Règle.

Quelques observations :




72

a/ Le moine sert Dieu, Seigneur et Roi

RB., 19,8 "Servir le Seigneur avec crainte". Citation du psaume 2 (propre à la RB).
RB.,61,10 "Car, en tout lieu, c'est un seul et même Seigneur que l'on sert, un seul et même roi pour qui l'on milite"

b/ Les moines se servent les uns les autres :

- à la cuisine et au réfectoire,RB., 35, 1 :

"Les frères se serviront les uns les autres. Nul ne sera dispensé du service de la cuisine."
RB.,35,6:
"Les autres se serviront mutuellement avec charité."
RB.,35,13:
"afin de servir leurs frères à l'heure du repas sans récrimination et sans fatiguer à l'excès"

Là il peut y avoir une allusion à la "diaconía" des tables dans le Nouveau Testament.

























73

- à l'infirmerie : RB.,36,1
"On servira les malades vraiment comme le Christ"

RB.,36,4:
"On les sert pour l'honneur de Dieu"

c/ Tous servent les hôtes.

RB.,53,18:
"(on leur donnera des aides) pour qu'ils servent sans récriminer"

d/ L'abbé sert ses frères en les conduisant :

RB.,2,31:

"conduire les âmes et être au service d'un grand nombre avec leurs humeurs"

Nous pouvons arriver à la conclusion que :

Le moine sert le Christ en tant qu'il sert ses frères, spécialement les infirmes :

RB.,36,1:

"On servira les malades vraiment comme le Christ"

Il y a quelques aspects dans lesquels se réalise particulièrement ce service :

a/ Service mutuel de la table et de la cuisine
RB.,35,1.6.13

b/ Service des malades
RB.,36,1.4





74

c/ Services des hôtes
RB.,53,18

d/ De l'office divin
RB.,19,3 "Servir le Seigneur avec crainte"

Cela peut nous suggérer une idée fantasmagorique, au moins selon la vieille mentalité monastique :

"Si servir le Christ signifie se servir mutuellement, de même l'opus Dei, compris comme service divin, est un service mutuel que se rendent les frères. C'est ce qu'on appelle le ministère (=service) de la Parole".

Cette conclusion trouve des arguments plus sûrs si on regarde les autres termes du service. Mais avant il faut remarquer ce passage de la RB.,1,11:

Les gyrovagues se servent eux-mêmes et non les autres en tant qu'ils sont "esclaves de leurs volontés propres et des plaisirs de la gourmandise"






















75

On peut dire que les cénobites servent le Christ en tant qu'ils ne sont pas là pour leurs propres nécessités ; par contre, ils servent les nécessités de leurs frères : RB.,72,6-7. Tout cela est coordonné et déterminé sous la direction de l'abbé : RB.,5,11-12 : "... Ils ne vivent pas selon leur gré, ils n'obéissent pas à leurs désirs ni à leurs plaisirs, mais ils marchent selon la décision et l'ordre d'autrui..."

2/ SERVICE dans la RB.

Prologue,45
"Une école du service du Seigneur" (pour toute la vie)

RB.,5,5
"Dès qu'il m'a entendu, il m'a obéi"

RB.,18,24
"...ils font preuve de trop de mollesse dans le service qu'ils ont voué"
(La vie monastique est un service, un ministère presque cultuel). Pour cette raison la vie monastique est comme une liturgie.

3/ SERVITEUR (Ne se trouve en rien dans la RM : c'est un néologisme)

RB.,36,7.10
"Aux frères malades on réservera une cellule à part et on leur affectera un serviteur craignant Dieu "
"... l'abbé prendra le plus grand soin que ni le cellérier ni les infirmiers ne négligent les malades"

RB.,38,11
"serviteurs" de la cuisine

4/ SERVITEUR, SERVITUDE (tous les fragments sont indépendants en ce qui concerne la RM).

RB.,2,20:




76

"...nous portons le même fardeau de notre service dans la milice d'un unique Seigneur..."

RB.,16,2:
"...nous accomplissons les obligations de notre service..."

RB.,49,5:
"...ajoutons donc quelque chose à la tâche accoutumée de notre service…"

RB.,50,4:
"...sans négliger de s'acquitter de l'obligation de leur service…"

Provisoirement nous pouvons conclure cette section ainsi :

Le moine sert le Christ, Seigneur et vrai Roi, en tant qu'il sert l'homme, qu'il soit moine ou hôte

Ce service se réalise concrètement :
quand l'abbé sert ses frères "conservi"

Quand les moines se servent les uns les autres à la cuisine, à l'infirmerie, à l'hôtellerie, quand ils chantent les louanges du Seigneur à l'office divin.

















77

- le service par excellence est l'office divin :

RB.,16,2 "... nous accomplissons les obligations de notre service "'

RB.,18,24 "... ils font preuve de trop de mollesse dans le service qu'ils ont voué "

RB.,19,3 " servir le Seigneur avec crainte "

RB.,50,4 "... sans négliger de s'acquitter de l'obligation de leur service"

-Pour cette raison la vie cénobitique s'appelle précisément "SERVICE", service rendu à la fois à Dieu et aux hommes :

Prologue,45 "...nous allons donc fonder une école du service du Seigneur..."

RB.,5,3 "...en raison du service sacré dont ils ont fait profession"

RB,49,5 "... ajoutons donc quelque chose à la tâche accoutumée de notre service..."

Ces deux services ne peuvent être séparés, ou, au moins, ne peuvent être mis en opposition.















< précédent ^index^ suivant >