C. Signification du titre d'abbé
Il y a dans la Règle différents titres pour désigner l'abbé, parmi lesquels MAÎTRE, DOCTEUR, PASTEUR, ANCIEN, le plus important est, sans doute aucun, celui d'ABBÉ. Essayons de découvrir ce qu'il signifie pour Benoît et à quels images ou modèles il se réfère.
1. L'abbé est celui qui tient la place du Christ
B.JASPERT, Stellvertreter Christi bei Aponius, eine unbekannter "magister" und Benedikt von Nursia dans Zeitschrift für Theologie und Kirche, 71(1974)291-324
M.MACCARONE, Vicarius Christi, Storia del titolo papale dans Lateranum NS XVIII,1-4(1952)21-58
Selon Maccarone, le titre de VICAIRE, composé du mot "VICIS" = lieu de, part, est assez employé que ce soit
comme substantif ou comme adjectif : il avait la même valeur que VICES AGERE et indiquait "celui qui est à
la place d'un autre ou qui s'y substitue". Dans la RM le thème de tenir la place de Dieu est plus développé
(vices Christi = 4 fois; vices Dei = 5 fois); dans la RB l'expression se rencontre seulement dans ces passages :
RB.,2,2-3
63,13
Dans les deux fragments le titre est donné à l'abbé parce que "abba" est le nom du Christ ; que ce soit dans RM.,2 ou bien dans RB.,2 la citation des Romains 8,15 est utilisée.
Selon VOGUE, La paternité du Christ dans la règle de Benoît et la
règle du Maître dans La vie spirituelle, 110 (1964)55-67,
Le Christ est le père. Il n'y a pas de doute que cela est vrai pour la RM, où le Christ dès le commencement
dans le commentaire sur le
Pater noster est indiqué comme le père du moine ; mais on ne dit pas que la mentalité du Maître ait dû être transférée à la RB.
A.BORIAS, La dévotion de S. Benoît envers la Trinité dans Lettre de Ligugé, 129(1969)6-16
ID., Dominus et Deus dans la règle de S. Benoît, dans Revue Bénédictine, 79 (1969) 414-423
ID., Le Christ dans la règle de S. Benoît, dans Revue Bénédictine 82(1972)109-139
a contredit les affirmations de Vogüé, se fondant sur le fait que, en revenant sur RM.,2,3 Benoît a omis le terme "Dominus", qui est presque toujours employé pour le Christ (selon Borias), donc dans RB.,2,3 Benoît ne pensait pas exclusivement au Christ.
Il semble que le titre d'abbé indique une relation particulière avec le Christ, entendue comme paternité, que ce soit du Christ lui-même, que ce soit du Père. Il faut dire que l'accent ne retombe pas tant sur la paternité comme sur la relation spéciale avec le Christ qu'indique le titre. La chose semble très évidente dans RB.,63,13 qui ne se trouve pas dans RM.
RB.,63,13:
"Parce que l'Abbé est considéré comme tenant la place du Christ, on l'appellera "Dom" et "Abbé", non qu'il
se l'arroge de lui-même, mais par déférence et amour pour le Christ"
C'est parce qu'il tient la place du Christ que le supérieur est appelé abbé, il est un vrai sacrement du Christ, une présence actuelle, une icône vivante au milieu d'une communauté. Cette mentalité ancienne est très éloignée de la nôtre, beaucoup plus juridique et liée à la théologie sacramentelle de la scolastique.
A propos de cela, Benoît nous révèle sa pensée dans RB.,2,30-38:
RB.,2,30 "L'Abbé doit toujours se souvenir de ce qu'il est, se rappeler le nom qu'il porte, et savoir qu'on exigera davantage de lui à qui on a davantage confié"(RM.,2,32)
RB.,2,31-36 Ne se trouve pas dans la RM
RB,.,2,31 "multorum servire moribus"
RB.,2,32 "selon le caractère et l'esprit de chacun, il se conformera, s'adaptera à tous, de sorte que non seulement il n'ait pas à s'affliger de dommages subis par le troupeau qui lui est confié, mais qu'il se réjouisse de l'accroissement d'un bon troupeau."
33 "Surtout qu'il ne perde pas de vue ni ne sous-estime le salut des âmes à lui confiées, pour ne pas donner plus de soins aux choses passagères, terrestres et caduques. " (Peut-être la source est-elle Fulgence)
34 "...qu'il pense toujours que ce sont des âmes qu'il a reçues à conduire, dont il devra rendre compte" (La source est Augustin)
35 "Et pour ne pas tirer prétexte du risque de perte matérielle, il se souviendra qu'il est écrit : Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout cela vous sera donné de surcroît." (la source est Mt.,6,33)
37 "Qu'il sache qu'il a reçu des âmes à conduire, et se prépare à en rendre compte " (Comme dans RM.,2,33)
Là nous avons un mélange de deux images : celle du père et celle du pasteur, les deux définissent le titre d'abbé, comme des modèles. D'autres modèles de l'abbé sont ceux du pasteur et médecin combinés dans RB.,27 et 28
| RB.,27,5-9 | Pasteur | RB.,27,1-4 | Médecin |
| 28,6-8 | 28,1-5 |
L'image du pasteur des chapitres 27-28, Benoît l'a prise à Cyprien et de plus RB.,27,8-9 est une synthèse de
citations bibliques :
RB.,27,8a = Jean, 10,11
27,8b = Mt., 18,12
27,9a = Heb., 4,15
27,9b = Luc, 15,5
Selon la RB., l'abbé occupe une fonction très importante :
il est le chef de la prière communautaire,
c'est à dire le président de la célébration.
Il n'y a pas de titre pour cela, mais peut-être la citation des Romains, 8 (Abba=Père) indique-t-elle précisément le devoir de diriger la prière. Dans RB.,11, à propos de la vigile dominicale, nous lisons :
v.6 les trois cantiques que l'abbé a désignés
v.7 l'abbé ayant donné la bénédiction
v.8 l'abbé entonnera
v.9 quand il sera achevé, l'abbé lira la leçon des Évangiles.
Selon la RB, incontestablement, l'abbé a une fonction importante, quasi dominante, dans les vigiles.
Une autre obligation revenant à l'abbé est celle de donner le signal au commencement de l'office :
RB.,47,1
"Il revient à l'abbé d'annoncer l'heure du service de Dieu, de jour comme de nuit. Qu'il s'en charge lui-même
ou qu'il charge de cette fonction un frère assez vigilant..."
Peut-être est-ce la charge la plus continue- jour et nuit- de donner le signal, ce qui nous indique plus clairement la responsabilité de l'abbé dans la communauté : il est vraiment le ministre de la Parole.
2. Comment l'abbé doit se comporter avec les moines
RB.,64,7-8
"l'abbé considérera sans cesse qu'il lui faut plutôt servir qu'être servi (que présider) "
L'abbé est certainement celui qui préside, mais sa préséance est en vue du service, du bien commun (la phrase est absente dans la RM).
RB.,64,15
"Qu'il cherche à se faire aimer plus qu'à se faire craindre " Cette phrase aussi ne se trouve pas dans la RM
et elle est prise à saint Augustin,
RB.,64,21
"à ses compagnons " (ses co-serviteurs) allusion évangélique.
Ces trois phrases, selon la structure littéraire de rédaction de RB.,64 sont presque des répétitions de la même chose : avec une grande insistance, Benoît affirme que l'abbé est un serviteur généreux et aimable envers tous, envers les autres.
En tout cela le modèle est le Christ, c'est pour cette raison que l'abbé peut devenir dans la communauté un modèle et une expérience quasi tangible du service du Christ. Aussi l'abbé, comme le Christ, doit accepter la faiblesse et l'infirmité des autres :
RB.,27,6
"Qu'il le sache, il a reçu la charge d'âmes malades"
27,9 "Il a tant de compassion pour son infirmité"
64,13 "Il aura toujours à l'esprit sa propre fragilité"
Toutes ces phrases renferment une référence à Isaïe 53-54
Isaïe,53,4 "...c'était nos maladies qu'il portait, et nos douleurs dont il s'était chargé"
Isaïe,53,6 "Nous étions tous errants comme des brebis, chacun de nous suivait sa propre voie; et Yawhé a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous."
Il se peut que ce soit une interprétation fantaisiste, mais il semble que tout abbé doive aussi devenir Vicaire du Christ par une participation plus profonde à ses souffrances pour les autres.
Il se peut que ce soit une citation des Hébreux,4,15:
"Car nous n'avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos
infirmités ; pour nous ressembler, il les a toutes éprouvées, homis le péché "
On peut aussi confronter RB.,64,13 avec Heb.,5,2
"Il est capable d'user d'indulgence envers ceux qui pèchent par ignorance et par erreur puisqu'il est
lui-même entouré de faiblesse ".
Enfin, l'abbé est celui qui doit laisser sa propre vie pour ses frères : à ce propos l'usage du terme "quaerere", chercher, est très intéressant, deux des quatre fois il fait référence à l'abbé :
Prol.,14 "(Dieu) et cherchant son ouvrier dans la foule du peuple..."
RB.,2,35 "Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice"
RB.,27,8 "Il imitera l'exemple du bon Pasteur qui…va chercher la seule qui se soit égarée "
RB.,58,7 "si le novice cherche vraiment Dieu,.."
Remarques l'ordre des citations : - Dieu cherche le moine
- l'abbé cherche en premier lieu le Royaume de Dieu et sa justice
- l'abbé cherche la brebis perdue
- le moine cherche Dieu
Donc
- le moine cherche Dieu parce que Dieu cherche le moine
- c'est un chemin que l'abbé a appris, lui qui en cherchant
le royaume de Dieu
- cherche aussi la brebis perdue
- c'est pourquoi cette raison l'abbé donne le bon exemple aux moines RB.,72,5 :
"ils supporteront avec une extrême patience les infirmités physiques et morales..."
A ce sujet lire :
M.CASEY, Discerning the true values of monastic life in a time of change, dans Regulae Benedicti Studia 3/4(1971-5)75-78
3. L'abbé médecin et pasteur
A. Médecin
Couper à la racine : RB.,2,26
33,1
55,18
D. L'Abbé et la communauté
La notion d'abbé dans RB est très liée à celle de la communauté. Ce que nous venons de dire peut illuminer un peu la relation de l'abbé